L'Histoire et l'Aviation ont toujours tenu une place prépondérante dans ma
vie.
Dans ce blog, je consignerais mes rencontres avec l'Histoire et raconterais mes rêveries d'aviateur en herbe.
Je vous invite à mille lieues d'histoire, ou mille lieux d'histoire, notez la subtilité. Peut-être pourrons nous mieux comprendre le
monde, ou peut-être pas.
Dans la catégorie "J'avais 14 ans en 1989", je publie quelques pensées sur les évènements qui ont marqué mes jeunes
années.
Je souhaite vos commentaires, vos remarques, heureuses ou cinglantes, méchantes ou mielleuses. Il n'est pire cauchemar, pour quiconque commet l'impudence d'écrire, que le silence de ses lecteurs...
Merci du temps que vous m'accordez!
Tim
J’ai du demander la permission à mon nounours pour t’écrire, chère Cannelle. Mon nounours, seul souvenir d’un grand-père dont je ne me souviens pas, est très jaloux, même si je le néglige largement depuis de nombreuses années
Mais mon nounours, à qui étrangement je n’ai jamais donné d’autre nom que « nounours », a parfaitement compris pourquoi j’ai besoin de t’écrire. Il se souvient avec quelle frénésie je l’ai cherché puis serré contre moi quand j’ai appris ta mort. Il se souvient de la douleur que j’ai ressentie à l’annonce du coup de fusil qui t’a ôté la vie. Aujourd’hui, alors que la justice des hommes a trouvé une justification judiciaire à ton meurtre, je voudrais que tu emportes avec toi, dans ta seconde mort, le cri de rage de quelqu’un qui te pleure, et mon nounours est d’accord.
Pour seuls honneurs funèbres, tu n’as eu droit qu’à un fringant hélicoptère de la Gendarmerie t’emportant au bout d’un filin, dans un sordide filet rouge. Le 1er novembre 2004, jour de la fête des morts, un chasseur te tuait d’un coup de fusil et détruisait l’ours brun des Pyrénées. Avec ta mort, c’est une espèce unique qui disparaissait de la surface de la terre. Ton petit et les quelques mâles solitaires qui essayent encore désespéramment d’échapper aux plombs des chasseurs sont les derniers représentants de l’Ursus Arctos Arctos pyrénéen et ne pourront plus reproduire l’espèce.
Tu étais la dernière femelle, la dernière à pouvoir porter un ours des pyrénées. Maintenant que tu as disparu, des politiciens essaient tant bien que mal, et bien trop tard, d’assurer la survie de votre mémoire et d’une partie de votre code génétique en allant chercher des femelles en Slovénie. Décidemment, lorsqu’on fait appel à des filles de l’est, ce n’est jamais très glorieux…
Mais ces ours slovènes ne sont que de la chirurgie réparatrice, des implants artificiels destinés à nous donner bonne conscience, à nous auto persuader qu’on ne vous a pas laissé mourir. Ces ours slovènes, qui d’ailleurs n’attendent que leur tour devant les canons de fusils des chasseurs, ne te ramèneront pas et ne ramèneront pas notre Ours, l’Ours des Pyrénées.
L’insulte se rajoutant au meurtre, ton tueur et ses amis ont aujourd’hui réussi à faire croire qu’eux, intrus dans l’écosystème de la montagne, eux qui savaient que tu étais là avec ton ourson, eux qui se promenaient avec des chiens, des fusils et des cartouches alors qu’on les avait prévenus de ta présence, eux qui te tirent dessus alors que tu cherches à protéger ton petit, ils étaient dans l’état de nécessité absolue de te tuer, ils étaient en état de légitime défense.
Tu n’es qu’une ourse, Cannelle, et ces élucubrations judiciaires ne peuvent pas signifier grand-chose pour toi. En prétendant t’avoir tuée en état de légitime défense, ils prétendent que tu avais l’intention de tuer et que la seule façon dont ils ont pu t’en empêcher, c’est de te tuer. Ils prétendent aussi que leur défense était proportionnelle à ton attaque. Que ton attaque, toi, toute seule dans la montagne avec un ourson à protéger, visait uniquement et exclusivement à tuer gratuitement. La justice, en leur donnant raison, à estimé que c’est toi qui était un danger et que c’est toi qui avait l’intention de tuer.
C’est connu, ma pauvre Cannelle, les chasseurs sont une espèce en danger dans la montagne. Lorsqu’ils rencontrent des ours, c’est connu, ils se font atrocement massacrer. Le premier réflexe des ours en rencontrant des hommes est d’attaquer pour tuer. On ne compte plus les veuves et les orphelins causés par les massacres de tes congénères. Dans les contreforts des Pyrénées, on ne s’aventure guère par peur de rencontrer les tiens et le soir à la veillée, le récit des rares rescapés mutilés des attaques d’ours depuis la nuit des temps effraient encore et toujours les petits enfants. René Marquèze, celui qui t’a tué parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, est le premier depuis longtemps à se sortir sans dommage d’une attaque d’ours. C’est bien ta férocité et ta puissance physique, dignes d’un Grizzly Kodiak, et ton goût psychopathe pour le sang humain qui a conduit à l’absolue nécessité de te tuer.
La réalité, chère Cannelle, est que ta mort est digne du pays qui t’a tué. La France a toujours aimé les récits des morts glorieuses, dans un combat perdu d’avance pour une noble cause mais, au fond, inutile. En mourant seule, en chargeant seule pour défendre ton ourson, face à une meute de chiens et une battue de chasseurs cyniques qui visent juste et ne tirent pas pour rien, tu t’es rendue digne des cinq derniers légionnaires de Camerone, chargeant seuls à la baïonnette les quatre mille cavaliers mexicains qui les encerclent, tu t’es rendue digne des cavaliers lourds du Maréchal Ney chargeant sans cesse les indestructibles carrés des défenseurs anglais, tu t’es rendue digne des poilus se faisant massacrer piteusement pour récupérer les ruines du Fort de Douaumont, tu t’es rendue digne des aviateurs français fonçant sans espoir sur leurs cibles en se faisant massacrer par l’artillerie anti-aérienne allemande.
Morte pour rien et sans espoir, submergée par l’ennemi, dans un geste emplit de panache et de gloire, obligée de se sacrifier pour tenter de réparer les erreurs des autres, voilà dans quelle lignée historique et glorieuse tu t’es inscrite en te faisant tuer par René Marquèze. Rends-toi compte, Cannelle, tu as poussé la gloire jusqu’à mourir quelque jours avant l’anniversaire de l’armistice de 1918. Mais tu n’auras pas ton nom inscrit sur un monument aux morts au milieu du village. Tu n’auras pas la distinction « Morte pour la France » comme tes illustres prédécesseurs. La justice vient de décider que tu n’avais même pas droit au titre « Morte pour son ourson ».
Ton tueur, lui qui pouvait rester au lit au lieu de se retrouver dans l’absolue nécessité de te tuer, lui qui aurait pu emmener sa femme faire les boutiques au lieu de prendre son fusil et ses cartouches, lui qui aurait pu aller chasser ailleurs dans la vaste montagne au lieu de se retrouver au seul endroit ou il devait légitimement se défendre, lui est blanchi par une justice qui a peur de son fusil, de sa voix électorale et de ceux du nombre de ses amis qui règlent à la chevrotine les désaccords qu’ils ont avec la politique environnementale décidée par le gouvernement démocratiquement élu. S’il a pu te tuer et maintenant t’insulter dans ton dernier repos et s’il peut maintenant fêter par des coups de fusils en l’air et des litres de bière son blanchiment de chasseur sale, sache au moins une chose, Cannelle :
S’il n’est pas condamné par la justice des hommes, il est condamné par la nature qui a créé ton espèce et il emportera avec lui dans sa tombe le pire des trophées, celui d’avoir tué les rêves et la poésie de tous ceux qui ont eu un nounours et qui ont aimé l’idée des gentils ours pépères se promenant dans nos montagnes.
Que l’histoire se souvienne de son nom, René Marquèze, le tueur d’une ourse qui défendait son petit et qui a éteint pour toujours la race de l’Ours des Pyrénées.
Commentaires