L'Histoire et l'Aviation ont toujours tenu une place prépondérante dans ma
vie. Dans ce blog, je consignerais mes rencontres avec l'Histoire et raconterais mes rêveries d'aviateur en herbe.
Je vous invite à mille lieues d'histoire, ou mille lieux d'histoire, notez la subtilité. Peut-être pourrons nous mieux comprendre le
monde, ou peut-être pas.
Dans la catégorie "J'avais 14 ans en 1989", je publie quelques pensées sur les évènements qui ont marqué mes jeunes
années.
Je souhaite vos commentaires, vos remarques, heureuses ou
cinglantes, méchantes ou mielleuses. Il n'est pire cauchemar, pour quiconque commet l'impudence d'écrire, que le silence de ses lecteurs...
J'ai longtemps hésité à m'exprimer sur l'embuscade de la vallée d'Uzbeen, en Afghanistan, celle qui a
vu la mort de dix soldats français et les blessures de vingt-cinq de plus. Depuis le 18 août 2008, date de cette dure embuscade, les propos et écrits en tout genre se bousculent au portillon
Franchement, j'ai eu le sentiment d'un torrent de fumier se déversant sur la mémoire des soldats tués et je n'ai pas eu envie d'y participer.
Ma grande soeur, quand j'étais plus jeune, m'a dit un jour que la meilleure façon de
réconforter une personne en deuil était d'aller s'asseoir près d'elle et de pleurer avec elle. A ma façon, dans mon coin, sans faire de bruit, j'ai pleuré avec les paras rescapés, leurs camarades
de régiments et leurs pauvres familles. N'aurait-on pas pu se taire et pleurer, tout simplement, avec ces familles meurtries ? N'aurait-on pas pu écouter ensemble l'horrible silence de ceux
qui ne sont plus là et prier pour ceux qui doivent continuer à vivre ?
J'ai détesté mon pays, ma nation depuis le 18 août. Dès le lendemain, les journaux
menaient le deuxième assaut sur ces hommes. Le pire des assauts : l'assaut des insultes, des injures, des sacs de fiente jetés sur les tombes... Avec Paris-Match en tête de peloton, comme
toujours dès qu'il s'agit de patauger dans la merde et de se gargariser de malheur, les journaux se ruaient pour participer aux pelletées d'opprobre jetées sur les dix soldats français qui ont
combattu jusqu'à la fin sur la route de Tag Ab. Mais le coup de grâce vient encore des hommes politiques, réunis en séance ronflante et confortable, sous les ors de la République et du Palais
Bourbon, protégés par davantage de Gardes Républicains qu'il n'y avait de Paras face aux talibans dans la vallée d'Uzbeen. Les dix hommes tombés là-bas ont du subir l'ultime injure de voir le
Parlement se réunir pour décider si eux et leurs camarades ne sont que des amateurs qu'il faut retirer du front. J'ai honte de mon pays, de ma nation depuis aujourd'hui.
Je ne vais pas faire la liste de toutes les opinions déplacées, hors sujet et
insultantes que j'ai entendues jusqu'ici. Je ne serais pas le relais de ces inepties. Pour essayer de décrire ma honte et mon dégoût de mon pays, ma nation depuis le 18 août, je vais juste
expliquer l'évolution de mes sentiments sur ces évènements au fil des jours.
Un jour du mois d'août, en allant au travail, j'allume mon autoradio et j'entends
sur France Info que dix soldats français ont été tués et vingt-cinq autres blessés dans une embuscade en Afghanistan. Mon premier sentiment, je le dis sans honte, a été la peur. Ayant une grande
imagination, j'ai rapidement imaginé une embuscade, la violence des combats, les hommes qui tombent les uns après les autres, le bruit, les cris, les tirs, les explosions, la poussière, la fumée,
la chaleur, la peur, la douleur. Durant toute la journée, j'ai été un peu sous le choc de ma propre imagination. Dix morts et vingt-cinq blessés. Les médias parlent d'un bilan « lourd »
et j'ai des mimiques d'agacement quand j'entends ça. Un seul homme tué, c'est déjà un bilan « lourd », un seul blessé au combat, c'est déjà un drame. Dix morts et vingt-cinq blessés,
humainement, ce n'est pas un bilan lourd, c'est un gouffre effrayant !
Au retour du travail, la radio donne davantage de détails. Ce sont des
parachutistes. Deuxième choc pour moi, mes deux frères aînés ont fait leur service militaire chez les paras. J'en ai développé une admiration très enfantine pour les bérets rouges. L'un était au
1er Régiment de Chasseurs Parachutistes (1er RCP), l'autre au 6ème Régiment Parachutiste d'Infanterie de Marine (6ème RPIMA). La radio poursuit. Les
paras appartenaient en grande majorité au 8ème RPIMA. Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec mes frères et c'est une grande tristesse qui me saisit, mêlée d'une envie de
remonter le temps pour que cet évènement n'ait pas eu lieu.
Le lendemain, de retour au travail, mes yeux se fixent malgré moi sur les journaux.
Les polémiques commencent déjà. Libération montre une rangée de parachutistes en tenue de parade et titre en gros caractère « Faut-il partir ? » Incompréhension. Je suis sidéré
face à la vitesse de réflexion des journalistes. Les autres journaux sont peut-être plus nuancés, mais la vérole couve. La classe journalistique a déjà fait son deuil des hommes tombés, si elle a
jamais ressenti quelque chose d'humain dans cette affaire, et a flairé le bon filon pour lancer de beaux bâtons dans les roues des politiques, Monsieur le Président de la République en tête. Je
n'en reviens pas. Les circonstances de l'embuscade ne sont pas encore claires et les informations filtrent lentement mais les journalistes, relayés par une frange, devrais-je dire une fange, de
politiciens mettent déjà le bilan de l'embuscade sur le dos de leur ennemi chéri et juré, Nicolas Sarkozy. La colère monte alors d'un coup, à l'étonnement embarrassé de mes collègues et je
brandis Libération rageusement en fulminant sur la belle victoire médiatique offerte sur un plateau aux Talibans.
La suite n'est qu'une succession de tristesse, de dégoût et de honte. La prétendue
élite de ce pays, hommes politiques et journalistes, ne se fait pas prier pour lancer son venin politicien dans la blessure ouverte de la nation. Sarkozy a renforcé les troupes françaises en
Afghanistan et cette embuscade est présentée comme la riposte des Talibans à la « nouvelle politique pro-Bush de Sarkozy ». Exit les soldats morts, ouste les blessés, fi des familles
éplorées, il faut lancer un nouvel assaut politique contre Sarkozy. Bien sûr, on fera parler les familles mais uniquement pour qu'elles critiquent Sarkozy. La densité émotionnelle n'en sera que
plus grande !
Le dégoût devient de la nausée lorsqu'un journaliste excite la douleur d'une jeune
veuve qui tombe dans le piège du scélérat qui l'interroge et déclare qu'elle refuse de rencontrer Sarkozy qui a tué son mari ! Cette pauvre femme, jeune et déjà veuve, que je plains de tout
mon cœur, a le droit, elle, d'en vouloir au Chef des Armées. Personne ne peut lui enlever le droit d'en vouloir à celui qui a la responsabilité des troupes. Devant cette douleur, on ne peut que
se taire. Mais le journaliste qui recueille ce cri de douleur et s'en sert pour affaiblir politiquement le Président se comporte comme une ordure de la pire espèce !
Ensuite vient l'épisode des rumeurs horribles d'égorgements, de décapitation et
cette idée détestable que des soldats français ont pu être exécutés comme certains otages en Irak, dans des conditions totalement dégradantes et inhumaines. Et cette idée ne fait que renforcer le
sentiment Anti-Sarkozy chez nos politiques et journaleux que le courage et la fierté etouffe, alors que cette même idée me remplit, pour ma part d'une fureur vengeresse...
Et je crois que l'on a touché le fond deux semaines plus tard, lorsque Paris-Match
publie les photos et une interview de Talibans qui ont attaqué les français et ont volé du matériel sur les corps de nos soldats. Jusqu'à la montre de l'un des soldats ! Et les journalistes
se plient à un simulacre parfaitement nauséabond de compassion, lorsque le taliban leur remet la montre, « pour la famille du soldat ». En d'autres temps, un reportage du même genre
aurait été appelé « intelligence avec l'ennemi » et tout se serait terminé dans les fossés du Fort de Vincennes ! Mais nous sommes dans une époque moderne ou l'on peut aller, en
toute bonne conscience, forniquer moralement avec un ennemi abject, au nom fumeux du droit à l'information et de la liberté de la presse....
Le 22 septembre 2008, les groupes de gauche de l'Assemblée Nationale votaient contre
le maintien des troupes en Afghanistan. Le sinistre Noël Mamère réclamant même, avec force une Bérésina Afghane, un Waterloo de Kaboul et un Montoire de Kandahar !
Au milieu de tout cette porcherie politique et médiatique, j'ai haï mon pays, ma
nation, en me demandant franchement si j'en faisais partie.
Mais oui, j'en fais partie et je suis même officier de réserve d'une République ou
certains montent à la tribune du Parlement pour réclamer que l'on jette la honte et un déshonneur définitif sur les troupes françaises héritières de Valmy, de Verdun, de la Ligne Maginot et de
Dien Bien Phu. Quelle belle invention que la démocratie ou même les imbéciles, les lâches et les promoteurs d'une forme de prostitution morale peuvent s'exprimer, défendre leurs idées, briguer
des suffrages et prétendre représenter le peuple ! Comme dit mon père, quelque soit la façon dont on classe les gens, il y a toujours la même proportion d'imbéciles et j'imagine qu'il faut
aussi des imbéciles heureux pour les représenter...
On pourrait argumenter pendant des heures sur ce drame qui a conduit à la mort de
dix soldats français. On pourrait trouver à redire à beaucoup de choses, surtout sur l'équipement des troupes et sur les choix de matériels effectués en haut lieu. On pourrait objecter sur la
préparation de l'opération, sur les délais de réaction des forces de soutien, etc. En tant qu'officier, même réserviste, je me sens interpellé à une réflexion accrue.
Ben oui, contrairement à ce que ce texte pourrait laisser paraître, je ne me fais
absolument pas l'avocat d'une confiance aveugle dans l'Etat-major des Armées, dans la stratégie et les tactiques employées en Afghanistan. Pour tout dire, pour ce que je connais du conflit, je
suis frustré de la posture relativement défensive qui est celle des troupes de l'OTAN qui, au fond, subissent plus qu'elles n'initient. Certes, leurs ripostes sont massives et coûtent cher aux
Talibans mais j'ai tout de même le sentiment que l'initiative est repassée dans le camp des Talibans. Pourtant, les troupes françaises, en Indochine et en Algérie ont été confrontées à des
combats de guérilla proche de ce qu'elles peuvent vivre en Afghanistan et il est fortement à regretter que les leçons apprises des désastres indochinois, tels que la RC 4 ou Dien Bien Phu, ainsi
que les tactiques victorieuses mises au point en Algérie (dans le cas des tactiques militaires proprement dites et non pas de la recherche de renseignement basée sur la torture, bien entendu), ne
soient pas davantage mises à profit dans la stratégie générale et les tactiques d'engagements contre les talibans. En Algérie, l'association entre appui aérien rapproché, commandos héliportés et
commandos de chasse infiltrés fut d'une efficacité redoutable et même effrayante contre les bandes de fellaghas. Je regrette aussi, à titre personnel, que l'état-major français s'accroche quelque
peu à une forme « d'exception culturelle » en matière de combat et rechigne, là encore pour des raisons politicardes et politiquement correct, à s'imprégner de l'expérience recueillie
par les alliés plus durement engagés depuis 2001 comme les britanniques, les canadiens ou les américains. Il serait bon pour l'armée française en général de mettre de côté la fierté et d'accepter
d'apprendre de nos alliés dans les domaines ou ils ont davantage d'expérience récente que nous. Ainsi, les théories du Général David Petraeus et les succès américains qui en découlent en Irak
devraient devenir une école très importante pour les troupes françaises. Après tout, la puissance militaire américaine repose en grande partie sur ce qu'elle a appris en essayant d'imiter les
européens, pendant la guerre de Sécession, par exemple, et surtout en se battant à leurs côtés, comme par exemple en 1917-1918 ou l'armée américaine du Général Pershing a été presque entièrement
façonnée par les français, profitant de toute l'expérience française de 1914-1917 mais aussi de son passé stratégique et de ses doctrines.
Cette réflexion et cette évolution est nécessaire, afin d'éviter de répéter des
erreurs passées et d'éviter de s'enfermer dans des dogmes éculés, comme en 1914 ou en 1940, mais elle ne doit pas devenir un prétexte pour rabaisser nos troupes, minimiser leur expérience
existante, mépriser leur entraînement et outrager leur qualité.
Dans l'embuscade de la vallée d'Uzbeen, les troupes françaises ont perdu dix hommes
et vingt-cinq autres ont été mis hors de combat, mais il faut aussi savoir que les Talibans ont perdu plus du triple des morts français et un nombre équivalent de blessés. Les néophytes
pourraient penser qu'ils s'agit donc d'un « match nul », mais lorsque on connaît le caractère meurtrier d'une embuscade comme celle là et ses caractéristiques tactiques, donnant à
l'assaillant une supériorité écrasante quelque soit son effectif, il ressort que le bilan est très sévère pour les talibans et minime pour les français. En effet, une embuscade dans un col de
montagne est une situation idéale pour faire un maximum de victimes à l'ennemi. Les voies se resserrent et les soldats sont géographiquement obligés de se rapprocher les uns des autres. Ils
terminent une ascension et peuvent donc être un peu fatigués. Ils sont en contrebas par rapport à l'assaillant et peuvent donc être éblouis par le soleil en levant la tête. La disposition étroite
des lieux limite l'utilisation des grenades et autre explosifs et réduit considérablement les possibilités d'appui, que ce soit d'artillerie ou d'aviation. La situation est idéale pour
l'assaillant et il est très facile, pour un petit groupe entraîné, bien armé et motivé de détruire complètement une unité ennemie bien plus nombreuse dans une embuscade de ce type.
Les paras français se sont donc même bien tirés de cet engagement et il est évident
que l'entraînement et la qualité individuelle des français n'est absolument pas à remettre en cause. Bien au contraire, nos hommes se sont distingués dans un combat extrêmement mal engagé pour
eux, dans la grande tradition de l'Armée française, comme à Camerone, sur la Marne ou sur la ligne Gustav. C'est là, dans cette combativité exemplaire des soldats français, dans ce courage
acharné des marsouins parachutistes, dans cette volonté française de mourir et de ne pas se rendre, telle la Garde Impériale de l'Empereur que je retrouve la dignité et l'honneur de mon pays, ma
nation. Plus que jamais, les paras ont fait honneur à leur devise « Etre et Durer », y compris sous les balles des Talibans.
Il aurait été bon que la nation entière, unie derrière ses courageux paras, puisse
elle aussi être, être une nation forte et courageuse qui ne vacille pas de frayeur sous la menace d'un voile ou de quelques illuminés, et qu'elle puisse durer, durer dans ses valeurs et dans
son engagement pour la liberté, l'égalité et la fraternité des hommes, quelque soit leur race, leur couleur, leur religion ou leur nationalité. Un bon tiers de l'Assemblée nationale a quand même
cru bon d'insulter les soldats français et leurs camarades morts au combat en insinuant qu'ils ne pouvaient pas tenir le choc et qu'ils ne servaient à rien. Il faut croire qu'être idiot et durer
dans l'idiotie est naturel chez certains... Heureusement, il reste encore une petite majorité qui comprend qu'il faut poursuivre l'effort, l'intensifier et l'améliorer et cette petite majorité a
accordé davantage de moyens aux troupes françaises engagées.
Ainsi, la mort des dix soldats français pourra « Etre », être le prix
douloureux d'une liberté chèrement acquise et très chèrement défendue et être l'exemple d'un courage et d'un sens admirable du devoir effectué jusqu'au bout, et pourra « Durer », durer
dans nos mémoires et dans nos coeurs comme le triste dénouement de vies trop tôt arrachées dans une inhospitalière vallée afghane, un sombre jour d'août 2008.
Messieurs les Paras de l'Uzbeen, vous qui avez trouvé ce qui ne peut venir que de
soi, recevez les humbles respects et le timide salut d'un homme qui vous admire et vous regrette.
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