Reste t'il un peu de place, dans les émotions que ce dramatique 20ème siècle aura causées, pour une enième et pourtant terrible histoire de guerre, de sang versé et d'extermination?
J'ai toujours affirmé que le pire crime des Nazis avait été de créer un précedent, un point de référence, une sorte de nomenclature du
crime de masse qui, par son éxecution si froide, industrielle et administrative autant que par son ampleur dans un temps très court, donne la mesure la plus extrème de ce qu'il est
possible de faire lorsqu'on prévoit d'exterminer un peuple. La Shoah est le niveau maximum, jusqu'à preuve du contraire, de l'efficacité d'une élimination de grande envergure et
l'on ne peut s'empêcher de comparer tous les crimes de masse à ce niveau-étalon de l'horreur. A côté de cette effrayante prouesse criminelle, les crimes de masse, tentatives d'extermination,
génocides et autres nettoyages ethniques du 20ème siècle paraissent assez ternes et reflètent un amateurisme qui suscite davantage de mépris que de stupeur.
Pourtant, le 20ème siècle restera sans doute dans l'histoire comme un siècle d'exterminations, davantage peut-être que comme un siècle
guerrier malgré les deux guerres mondiales et la guerre froide planétaire qui a suivi. En effet, un intéressant exercice consiste à demander à n'importe qui de citer des génocides du 20ème
siècle. Généralement, les réponses tournent autour de trois. Bien sûr l'omniprésente Shoah vient immanquablement en premier et c'est heureux et l'on cite généralement le génocide rwandais, sans
bien savoir de quoi il s'agit, et le génocide arménien, que l'on ne connait d'ailleurs pas davantage. Juif, Arménien et Rwandais sont des mots qui depuis quelque temps sont associés au mot
génocide et par association d'idées, on peut vous dire "Juif", vous allez penser à "génocide" et si on vous dit "génocide", vous allez sans doute penser à "arménien".
Mais si on vous dit "Assyrien", vous allez d'abord entendre "Syrien" et il va falloir qu'on vous redise, en articulant, "Assyrien" pour que
vous vous aperceviez que ce mot ne vous évoque rien, sinon quelques vagues souvenirs de collège ou de catéchisme et, peut-être, les mélomanes feront un lien avec l'opéra Nabucco de
Verdi.
Alors quand on vous dira que les Assyriens ont perdu près de 75% de leur population totale au cours d'un crime de masse au début du
20ème siècle, vous vous demanderez quelle classe d'école vous avez sauté pour ne pas vous en souvenir. Mais rassurez-vous, même en étant un très bon élève, vous ne pouviez pas vous en souvenir
parce qu'on ne vous l'a jamais appris.
L'année 1915 est une annus horribilis pour l'histoire des hommes. L'une des plus merveilleuses inventions de l'homme, l'avion, se révelait
être un formidable outil pour la guerre, la fleur au fusil laissait la place à la boue des tranchées, le panache des charges de cavalerie laissait place à la lâcheté de l'Ypérite et des
gaz de combat, les toutes jeunes nations australiennes et néo-zélandaises abreuvait de sang les plages des Dardanelles, toute l'Europe s'enflammait sur terre, sur mer, sous la mer et dans les
airs et les Ottomans entamaient un programme d' "ottomanisation" et d'islamisation de leur empire, en tentant d'exterminer les Arméniens dont les rebellions et les accoitances avec l'ennemi
russes justifiaient à leurs yeux le traitement mais aussi de liquider les nombreuses communautés chrétiennes des actuelles Turquie, Syrie et Irak. Ces communautés chrétiennes de
Mésopotamie portaient plusieurs noms selon leurs Eglises et leurs origines géographiques: Nestoriens, Syriaques, Syriens, Assyriens, Chaldéens ou Assyro-Chaldéens.
En fait, ces communautés étaient les plus anciens peuples chrétiens de l'histoire. Evangélisés au 1er siècle, alors que les Romains
donnaient les chrétiens en pature aux lions, les Mésopotamiens n'étaient nuls autres que les descendants des fiers empires Assyriens et Babyloniens, avant que ceux-ci ne soit balayés
par les Perses, eux-mêmes balayés par les Grecs, eux-mêmes balayés par les Romains, eux-même balayés par les Arabes, et ainsi de suite. Malgré ces différentes invasions et malgré
l'établissement des califats arabes musulmans sur tout le Moyen-Orient autour du 8ème siècle, ces populations chrétiennes conserveront leur identité et jusqu'à leur langue, l'araméen
qui était la langue courante des bords de l'Euphrate jusqu'à Jérusalem aux temps de Jésus-Christ et des premiers chrétiens. En effet, dans les provinces romaines de Judée, Samarie et
Gallilée, on parlait l'araméen, importé de Babylone lors du retour des Juifs à Jérusalem sous Néhémie. Seuls les érudits parlaient le Grec, seuls les prêtres utilisaient encore l'hébreu
comme langue liturgique et très peu parlaient le latin de l'occupant romain.
Conservant leur langue et leur religion, se mêlant peu aux conquérants arabes, les chrétiens d'Orient traversèrent les siècles avec
relativement peu d'encombres mais en se retirant de plus en plus dans des regions reculées et montagneuses, abandonnant toujours plus de terre et de pouvoir aux musulmans qui s'étendent en
Afrique, en Asie et en Europe avec la conquète de l'Espagne. L'apogée de la puissance musulmane sera certainement en 1453 lorsque tombe l'emblématique cité chrétienne de Constantinople,
capitale de l'Empire Romain d'Orient et siège de l'Eglise Catholique Orthodoxe. Mais pourtant le reflux s'annonce. Grenade tombe en 1492 et les Ottomans échouent devant Vienne en 1529. Dès lors,
et malgré quelques soubressauts (La dernière bataille pour Vienne aura lieu en 1683), l'Islam recule. Plus alarmant encore, l'âge d'or d'un Islam ouvert, hétérogène, parcouru de courants de
pensées divers et inspiré de philosophies et de sciences étrangères se termine et la société musulmane suit de près le déclin de l'Empire Ottoman qui petit à petit perd des possessions et son
influence. Au 19ème siècle, Français et Britanniques en Méditérannée profitent de la faiblesse ottomane en Afrique pour s'emparer du Maghreb et de l'Egypte, les Marines américains viennent
combattre les pirates barbaresques à Tripoli et les nations des Balkans obtiennent graduellement leurs indépendances.
Déjà, au cours du 19ème siècle, les populations chrétiennes de l'Empire commencent à subir la haine des musulmans qui les soupçonnent de ne
pas être loyaux. Plusieurs massacres ont lieu contre les populations chrétiennes à partir des années 1880 et préfigurent ce qui va suivre. Au début du 20ème siècle, l'Empire Ottoman est sur
le point de s'effondrer et connait un vif repli identitaire islamique et d'ethnie turque. Lorsque la Grande Guerre éclate en 1914, les Ottomans se rallient aux Empires Centraux de l'Allemagne et
de l'Autriche-Hongrie, espérant bien renouer avec la puissance et l'influence.
Mais pour retrouver la gloire des grandes heures de l'Empire, comme dans tout empire en déclin, les dirigeants ottomans véhiculent un
nationalisme et une identité ottomane qui ne tolèrent plus, tout à coup, les arméniens et mésopotamiens, bref, les chrétiens. Le mythe de l'ennemi intérieur qui sape la nation, que l'on
avait entrevu avec l'affaire Dreyfus et qui aboutira au Nazisme allemand est un phénomène global qui n'épargne pas les Ottomans.
Si les Arméniens ont montré, à plusieurs reprises avant la guerre des vélléités de révolte et d'indépendance, au besoin
par des actions violentes et s'ils se sont majoritairement ralliés à la Russie ennemie au début de la Grande Guerre, les Assyro-Chaldéens, dans leur grande majorité vivent au coeur
de l'empire depuis des siècles et ne représentent aucune menace pour les Ottomans. Seule leur foi pose problème et les rend suspects.
Les exactions commençent en même temps que celles contre les Arméniens. Les Ottomans arment des milices kurdes pour massacrer les
populations et occuper les terres et les villages. Peuple fier, rude et montagnard, les Assyriens ne se rendent pas sans combattre mais la violence et la barbarie des Kurdes,
associée à la puissance militaire classique de l'armée ottomane ne laisse que peu de chances aux défenseurs Assyriens et à leurs familles. La région du Tur-Abdin, qui signife
"Montagne des adorateurs de Dieu" dans l'actuel sud-est Turc, est passée au fil du poignard et les massacres sont gigantesques. La résistance assyrienne se concentre autour des Eglises qui
servent souvent de fortifications et ou les Assyriens parviennent parfois à ammasser suffisamment d'armes et d'eau pour soutenir un siège de plusieurs semaines. Mais, inévitablement, sans
renforts ni secours, les poches de résistance finissent toutes par tomber et il n'y a guère que dans une interminable fuite que les Assyriens trouvent un peu de répit.
La chute de l'Empire Ottoman n'y changera rien, les massacres continueront sporadiquement jusqu'à ce que les régions assyriennes soit
quasiment vides. Le protectorat français sur la Syrie permettra à certains d'entre eux de se mettre à l'abri mais le bilan de cette "ottomanisation" est lourd. D'après des études récentes, on
estime qu'entre 500 000 et 700 000, soit 75% de la population assyro-chaldéenne a disparu sous les armes ottomanes et kurdes entre 1915 et 1920, un taux de pertes supérieur à tous les
autres durant ce conflit.
Et si seulement le massacre était terminé... Les Arméniens obtiennent, avec la chute de l'Empire Ottoman, l'indépendance de l'Arménie mais
les Assyriens, Chaldéens et Syriaques vivent à présent dans plusieurs états, la nouvelle Turquie, la Syrie sous protectorat français et le Royaume d'Irak sous protectorat britannique. Les
Assyriens d'Irak crurent pendant quelque temps qu'un état Assyrien serait établi grâce aux britanniques. Une formation militaire assyrienne, les Assyrian Levies, fut même constituée pour
soutenir les britanniques contre les révoltes arabes et kurdes. Mais à partir de 1932 et la fin du mandat britannique, leur sort prit à nouveau un tour tragique. Le refus de
l'Irak, ainsi que de la puissance mandataire française en Syrie, de leur accorder un territoire autonome conduisit à de nouveaux massacres de plusieurs milliers d'entre eux aux mains
des troupes irakiennes.
Par la suite, tout au long de la deuxième moitié du 20ème siècle, les Assyro-Chaldéens de Turquie et d'Irak seront constamment harcelés et
persécutés, les conduisant à l'exode, le plus souvent en Europe, en Amérique ou en Australie. Ils n'exisent quasiment plus en Turquie, beaucoup se sont réfugiés en Syrie, au Liban, en Israël ou
ils sont relativement à l'abri mais l'exode continue même depuis cette relative tranquilité.
L'Irak contient encore la plus grande concentration d'Assyro-Chaldéens mais la dictature de Saddam Hussein qui voulait les assimiler de
force et notamment éradiquer l'araméen a laissé place aux fanatiques d'Al Qaeda et à un certain nombre de groupuscules qui s'en prennent aux chrétiens de façon aussi sauvage que systématique. On
ne compte plus les assassinats, enlèvements, décapitations, viols, fusillades, attentats et incendies que subissent les chrétiens d'Irak. Depuis l'invasion anglo-américaine de 2003, ce sont plus
d'une centaines d'églises qui ont été attaquées à l'explosif. On garde bien sûr en mémoire la prise d'otage à la cathédrale Notre Dame de la Délivrance de Bagdad, ou les combats entre terroristes
et forces de l'ordre ont causé 58 morts et une soixantaine de blessés, en majorité des paroissiens.
On l'aura compris, ce que les Turcs ont commencé au cours du 19ème siècle, à savoir le nettoyage ethnique et religieux du Moyen-Orient, est
bien toujours en cours, à l'heure ou ces lignes sont écrites. Les Juifs ont été massivement explusés de la plupart des terres musulmanes après 1948 et les Assyro-Chaldéens et Syriaques, par une
politique discrète mais constante des autorités du Moyen-Orient musulman continuent d'être poussés vers la sortie d'une terre à laquelle ils appartiennent pourtant depuis le commencement de
l'histoire. Les musulmans, conduits par les extrémistes islamistes contre lesquels, finalement, personne ne proteste vraiment, se crééent ainsi petit à petit une terre musulmane
"virginale", libre de toute influence ou religion différente, définition même d'un nettoyage ethnique et culturel. Les Assyriens, qui ne sont pas arabes et qui sont chrétiens, deviennent ainsi
d'authentiques martyrs, pour une fois que ce mot n'est pas galvaudé.
Pour ma part, le mot "Assyrien" m'évoque les terribles guerriers de Nabuchodonosor ou de Tiglath-Pilezer doit je lisais les exploits
militaires dans la Bible quand j'étais enfant. En grandissant et en m'intéressant à l'histoire, j'ai découvert la complexité et les merveilles de ces civilisations mésopotamiennes. L'invention de
l'écriture par les Sumériens, le code Hammourabi considéré comme le plus ancien recueil de textes de lois de l'histoire, les merveilles architecturales de Babylone ou de Nini
ve, dont les portes et les bas-relief sont la fierté de nombre
de musées archéologiques, la majestueuse et splendide porte d'Ishtar sont autant de choses qui me font rêver et qui forcent mon admiration pour ces peuplades antiques qui ne sont pourtant
pas en odeur de sainteté dans la Bible. Et il faut rappeler que, les premiers, les descendants de ces peuples si importants dans l'histoire, ont embrassé le christianisme et l'ont
propagé vers l'Asie et l'extrème-orient, au point qu'il existe en Chine une stèle chrétienne écrite en araméen et en chinois datant du 7ème siècle et que l'on retrouve des traces du christianisme
oriental jusqu'en Indonésie.
Comment, ainsi, rester insensible à cet assaut contre la mémoire des hommes et au crime contre l'humanité que
représente l'élimination silencieuse des Assyro-Chaldéens Syriaques de leur terre ancestrale, entamée en 1915 par le Seyfo, un mot qui n'aura malheureusement jamais la notoriété de celui de
Shoah, mais qui désigne bien la même chose: un crime de masse contre une peuplade antique, contre une foi originelle et contre une culture ancestrale au nom d'une idéologie irréaliste et
sectaire, pureté de la terre d'Islam dans l'un, pureté de la race aryenne dans l'autre?
Le sang des Assyriens a déjà trop coulé mais rien ne semble devoir arrêter l'hémorragie et il emporte avec lui une grande partie du
patrimoine de l'humanité, dans une silencieuse extinction dont je viens, il y a peu seulement, d'apprendre l'histoire et de réaliser l'importance.
Comme l'a dit le roi Salomon dans l'Ecclésiaste, à l'époque ou l'Empire Assyrien montait en puissance: "Car avec beaucoup de sagesse on a
beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur". En effet, le sang des Assyriens me fait mal.
Deux films à voir sur le sujet: Les Derniers Assyriens & Seyfo l'élimination de Robert Alaux
http://www.docorient.com/index_fr.html