L'Histoire et l'Aviation ont toujours tenu une place prépondérante dans ma
vie. Dans ce blog, je consignerais mes rencontres avec l'Histoire et raconterais mes rêveries d'aviateur en herbe.
Je vous invite à mille lieues d'histoire, ou mille lieux d'histoire, notez la subtilité. Peut-être pourrons nous mieux comprendre le
monde, ou peut-être pas.
Dans la catégorie "J'avais 14 ans en 1989", je publie quelques pensées sur les évènements qui ont marqué mes jeunes
années.
Je souhaite vos commentaires, vos remarques, heureuses ou
cinglantes, méchantes ou mielleuses. Il n'est pire cauchemar, pour quiconque commet l'impudence d'écrire, que le silence de ses lecteurs...
Etre le fils d'une grande personnalité est souvent
le moyen inégalé de profiter de chances que l'on n'aurait pas eu tout seul et l'on ne compte plus les enfants de grands noms qui ont ainsi profité de la figure paternelle ou maternelle.
Parfois, pourtant, être le fils d'un grand nom est une ombre perpétuelle et un frein à une reconnaissance plus que méritée.
C'est le cas de l'Amiral Philippe de Gaulle, fils unique du Général Charles de Gaulle.
Philippe de Gaulle s'est engagé à 21 ans dans les Forces Françaises Libres, après avoir rejoint son père en Angleterre par bateau avec sa mère et ses soeurs. Il entre dans les Forces Navales
Françaises Libres et suit les cours de l'Ecole Navale.
Promu officier de marine, il combat durant 4 ans dans la Manche et dans l'Atlantique sur des croiseurs et des frégates, en protection des convois alliés et à la chasse aux sous-marins
allemands.
Marin accompli, il demande pourtant son transfert vers le Régiment de Blindés de Fusiliers-Marins en Juin 1944 et devient Chef de Peloton de chars de combat au sein de la 2ème Division Blindée sous
le commandement du Général Leclerc. Avec ses chars, il débarque en Normandie le 1er Août 1944 et participe à la Bataille de Normandie, combattant lors de la Percée d'Avranches et aidant à refermer
la Poche de Falaise dans l'une des plus éprouvantes bataille de la Seconde Guerre Mondiale, une bataille que les allemands appellent le "Stalingrad Normand".
Il entre à Paris avec la 2ème DB le 25 août 1944 et c'est lui, seul et sans arme, qui porte aux forces allemandes retranchées dans le Palais Bourbon l'ordre de reddition et qui négocie avec eux.
Après la libération de Paris, il poursuit le combat dans les Vosges et en Allemagne.
Officier de marine expérimenté et officier de chars éprouvé, il demande pourtant son transfert dans l'Aéronautique navale, dans la prévision de combats contre les Japonais dans le Pacifique. Il
devient alors Pilote de Chasse.
Après la guerre, malgré son engagement dans la France Libre, malgré ses années de combats et son exceptionnelle carrière de soldat complet, sur mer, sur terre et dans les airs, Philippe de Gaulle
ne sera pas fait Compagnon de la Libération et ne sera pas médaillé de la Résistance. Son père, craignant les accusations de népotisme, ne le décore pas: "« Naturellement, je ne pouvais pas, toi
mon fils, te faire compagnon de la Libération. Sinon à titre posthume ou si tu étais revenu gravement mutilé, et encore ! D'ailleurs, j'ai nommé un conseil de l'Ordre qui ne me l'a pas proposé et
maintenant c'est terminé... sauf pour la Croix qu'on réserve à Churchill »"
Mais Philippe de Gaulle poursuit une brillante carrière, commandant des navires, commandant des forces aériennes, il termine sa vie militaire en 1982 au grade d'Amiral, avant de devenir
sénateur.
Perpétuellement dans l'ombre de son père, Philippe de Gaulle n'en est pas moins l'un des plus grands soldats que la France ait connu. Il existe très peu d'hommes, dans le monde et dans l'histoire
qui peuvent prétendre être à la fois un officier de marine, un tankiste combattant et un pilote de chasse. En termes militaires, il est même permis de penser qu'il est un plus grand soldat que son
père ne l'était!
Pourtant, Philippe de Gaulle est resté dans l'ombre et n'a pas reçu des décorations que son simple mérite lui conféraient, alors que nombre d'incompétents et de courtisans se sont fait décorer.
Philippe de Gaulle a mis à profit son nom pour devenir le plus grand soldat français du 20ème siècle, au lieu d'en attendre des honneurs, des titres et des passe-droits et c'est son nom qui l'a
privé de la reconnaissance qu'il mérite.
Je propose de rendre hommage à ce grand soldat par la réactivation de la distinction d'Amiral de France, qui correspond à la distinction de Maréchal de France et que cette distinction soit
attribuée à l'Amiral Philippe de Gaulle, pour son service exceptionnel dans les armes françaises et en reconnaissance de son exceptionnelle combativité dans les heures les plus noires de la Seconde
Guerre Mondiale.
Cette reconnaissance est bien la moindre des choses que la France puisse faire pour rendre à Philippe de Gaulle les honneurs qui lui sont dus et dont son nom l'a privé.
C’est une fraîche
matinée de Mars, à quelques jours seulement du Printemps. Le temps est au beau fixe, quelques nuages inoffensifs viendront simplement égayer un peu l’azur. La rosée est encore là, couvrant la
lande de son manteau froid et humide, mais dessinant sur les pins un voile scintillant sous le soleil qui monte.
Mes yeux balaient lentement le terrain, cachés derrière mes Ray-Ban noires qui m’accompagnent toujours, et
qui masquent souvent l’appréhension que je ressens. Heureuse invention que ces lunettes noires qui, tout en protégeant nos yeux des rayons pernicieux du soleil, permettent aussi d’avoir l’air sûr
de soi quand bien même rien ne va plus ! Le visage grave, lunettes aux yeux, je suis appuyé sur le grillage du terrain d’aviation de Villemarie, près d’Arcachon et ce que cachent mes
lunettes, c’est l’appréhension d’un vol qui fera date dans mon apprentissage. Dans une heure, si toutes les conditions sont réunies, je partirais pour une longue navigation en solo, la fameuse
150 nautiques.
Je suis seul, ce matin. La secrétaire de l’Aéroclub et mon instructeur ne sont pas encore arrivés. Je
profite de ces quelques instants de solitude pour respirer l’air frais et humide. Le soleil peine à réchauffer l’air mais je sens sa chaude caresse sur mon visage. Emmitouflé dans un épais
blouson d’aviateur, je ne crains guère le froid mais cette chaude présence de l’astre du jour est bien rassurante et elle m’assure surtout d’une météo clémente pour les trois heures de vol qui
m’attendent.
Plus le temps passe et plus ma raison prend le dessus. Je suis prêt. J’ai près de quarante heures de
vol, dont plusieurs déjà en solo. J’ai préparé ce vol avec minutie, pendant de longues heures, calculant mes étapes, envisageant les incidents, planifiant ma route et même la simulant sur Flight
Simulator. Mon Log de Nav, le précieux document qui grâce auquel je vais naviguer, est constellé en plusieurs couleurs d’informations, d’aides-mémoire, de fréquences radio et de commentaires sur
de points de détails. Ma carte géographique est, elle aussi, couverte de marques, de trajets, de symboles. Tout est cohérent, tout se recoupe, je n’ai rien oublié. Je n’ai jamais autant planifié
et préparé quelque chose. Je suis prêt. Il reste cependant une petite appréhension dans le fond de mon cerveau. Je crains l’inconnu et l’imprévisible et mon cerveau cherche activement le point de
détail que j’ai oublié et qui mettra mon vol en danger. Ce qui vous tue, c’est ce que vous n’avez pas vu. Ce qui vous abat, c’est ce que vous n’avez pas prévu. C’est avec ce doute un peu obsédant
que je me détourne finalement de la poésie de ce matin naissant pour entrer dans le vif du sujet. Il est temps de lâcher la bête.
Je
l’entends presque ronfler et fulminer d’impatience derrière les lourdes portes du hangar que je déverrouille dans des résonances métalliques, comme si j’ouvrais une cage aux fauves. Les
claquements du métal résonnent à travers le terrain et c’est avec un roulement lourd et bruyant que je fais rouler les portes. La lumière du soleil s’engouffre dans le hangar et baigne tout d’un
coup le fauve qui dormait patiemment, attendant son heure.
Il est face à moi, le nez agressivement pointé vers l’extérieur et il semble piaffer d’envie. Quelques
vérifications et j’empoigne la fourche fixée à la roulette avant et le voilà qui roule docilement, élégamment, presque majestueusement. En pleine lumière, je le trouve encore plus beau. J’admire
cet avion, j’ai le sentiment de retrouver un vieil ami. En faisant ma visite pré-vol, je laisse courir ma main sur le bord d’attaque de l’aile et je caresse ses lignes élégantes comme la croupe
d’un cheval. C’est un Cessna 152, un petit avion biplace, pas très puissant mais très stable, sans surprise et très clément avec les élèves qui le rudoient pourtant à longueur de temps. Il n’est
pas rancunier et pardonne facilement les coups de manches trop prononcés, les atterrissages un peu brutaux et les coups de palonnier intempestifs.
Le soleil baigne déjà le Bassin d’Arcachon d’une rassurante chaleur lorsque je sors du briefing que je viens de faire avec mon
instructeur. L’appréhension est revenue et elle est même devenue une sourde boule dans le fond de l’estomac. Je pars pour presque trois heures de vol au-dessus de la Gironde et de la Dordogne. Ma
première étape m’amènera d’Arcachon à Bergerac. La difficulté de cette étape réside dans la proximité de l’Aéroport International de Bordeaux Mérignac et je sais que j’aurais fort à faire pour
assurer mon passage sans encombre dans cette zone. Depuis Bergerac, je rejoindrais ensuite Royan, juste au-dessus de l’Estuaire de la Gironde et je retournerais à Arcachon en surfant tout le long
de la Côte Atlantique, au-dessus de la longue bande de sable ininterrompue qui relie la Pointe des Graves au Cap-Ferret. Je dépasse largement les 150 nautiques, avec presque 270 nautiques de
navigation, mais ce trajet est presque à lui tout seul un condensé de toutes les difficultés que je peux rencontrer et lorsque je serais revenu, je serais digne d’obtenir le brevet de pilote tant
espéré.
Alors
que je roule vers le seuil de piste, bien sanglé dans mon avion qui piaffe d’impatience, je pense aux jeunes guerriers indiens des tribus des plaines de l’Amérique du Nord. Ces jeunes hommes
achevaient leur cheminement vers l’âge adulte par une période de solitude, en prise avec la nature, pour rencontrer leur totem, l’animal dont il porterait le signe. Je pense aussi aux jeunes
guerriers Spartiates qui terminaient leur formation de soldats en partant seuls, dans le froid de la montagne, affronter les bêtes féroces et la morsure de l’hiver pour avoir l’honneur d’être
parmi les redoutables défenseurs de Sparte.
Pour un jeune pilote, la navigation des 150 nautiques est un peu similaire aux épreuves indiennes ou spartiates.
Partir seul et affronter seul les incertitudes et la crainte. Trouver des solutions, mobiliser son esprit et ses forces, faire preuve de courage, de rigueur mais aussi de créativité, d’initiative
et de volonté. Il arrive un moment ou chacun doit faire la preuve de ce qu’il est capable d’accomplir. Il doit le prouver aux autres, il doit se le prouver à soi-même.
« Arcachon de Fox Hotel Bravo », annonce ma voix ferme qui masque un mélange de crainte et
d’excitation, « au point d’arrêt Bravo, je m’aligne et je décolle ». Le petit Cessna s’ébranle et pénètre sur la piste. Tous les paramètres sont bons et toutes mes vérifications
minutieuses ne m’ont pas donné d’excuse pour ne pas partir. Lorsque j’immobilise cette séduisante machine qui va être mon seul compagnon pendant les trois prochaines heures, je fais face au long
ruban de bitume qui m’ouvre les voies du ciel. Cette longue bande grise m’invite au départ, telle une vieille sorcière envoûtante. Mes doigts se crispent lentement sur le manche et sur la poignée
des gaz. Une profonde respiration.
Une épaisse fumée blanche obstrue la vue des cavaliers mexicains. Seuls les brefs éclairs des tirs et les camarades qui continuent de tomber montre que les français
ne sont pas morts et continuent de se battre. Il est 17h, en ce 30 avril 1863, cela fait près de onze heures que cette compagnie de soixante-cinq légionnaires français se bat et tient tête à près
trois mille soldats et cavaliers mexicains. Onze heures de combat intense, il n’est même pas croyable qu’ils soient toujours en vie. Des dizaines d’assauts, des salves incessantes, un
encerclement total, la soif affreuse, l’absence de ravitaillement, l’incendie de l’hacienda qu’ils occupent, rien n’y a fait. Ils sont toujours là et repoussent chacun des assauts furieux des
cavaliers mexicains excédés.
Chez les mexicains, une étrange sensation de honte est en train d’émerger. Ils ont une supériorité numérique écrasante, ils ont une situation tactique favorable
puisqu’ils encerclent et assiègent les français, ils connaissent bien le terrain et sont habitués aux conditions de chaleur. Dans le dernier coin de l’hacienda, les français, de leur côté n’ont
plus aucun espoir. Ils ne sont plus qu’une poignée d’hommes, leurs munitions s’épuisent, leurs vivres et leurs réserves d’eau sont épuisées
depuis longtemps, ils sont totalement encerclés et n’ont d’issue que la reddition ou la mort.
Pourtant, les mexicains n’y parviennent pas. Ils n’arrivent pas à déborder ces légionnaires et à les détruire. Trois mille hommes contre soixante-cinq légionnaires sans renforts, le combat
n’aurait pas du durer plus d’une heure…
Il est 17 heures. Au milieu de la fumée et de la poussière, les mexicains le plus proches des français entendent les ordres hurlés par le Sous-lieutenant Maudet. Sa
voix est ferme et rageuse, même si l’on y perçoit l’épuisement. Ils ne comprennent pas ces ordres mais soudain, ils entendent à nouveau un ordre qu’ils on fini par comprendre, tout au long du
combat : « Feu » hurle le Sous-lieutenant. Une nouvelle salve française déchire aussitôt la fumée et plusieurs soldats mexicains tombent, encore et rejoignent les trois centaines
de soldats qui sont tombés sous les balles et les baïonnettes françaises.
Mais leurs camarades n’ont pas le temps de réagir. La scène qu’ils ont devant eux est incroyable. Les officiers mexicains réalisent aussitôt qu’ils vivent un moment
historique. Estomaqués, ils entendent les dernières forces du Sous-lieutenant Maudet hurler à ses hommes de charger ! Et ils chargent ! Comme des fantômes sortant de l’enfer, les
légionnaires émergent de la fumée, la baïonnette au fusil, la mort dans les yeux et la rage au cœur. Les uniformes en lambeaux, la peau brûlée par le soleil et noircie par la poudre, couverts du
sang de leurs camarades, le Sous-lieutenant Maudet, le Caporal Maine et les légionnaires Catteau, Wensel et Constantin se ruent sur leurs ennemis médusés et effrayés. Aux derniers instants du
combat, les légionnaires chargent leurs ennemis et choisissent une autre issue que la réddition ou la mort : ils choisissent la gloire !
La salve qui les arrête et tue Maudet et Catteau les fait aussitôt entrer dans l’histoire. Et c’est avec cette sensation certaine d’écrire l’histoire que le colonel
Mexicain Cambas propose au Caporal Maine de se rendre. La réponse de Maine consacre, au sens religieux du terme, la gloire de la Légion Etrangère : « Nous nous rendrons si vous
nous faites la promesse la plus formelle de relever et de soigner notre sous-lieutenant et tous nos camarades atteints, comme lui, de blessures ; si vous nous promettez de nous laisser notre
fourniment et nos armes. Enfin, nous nous rendrons, si vous vous engagez à dire à qui voudra l'entendre que, jusqu'au bout, nous avons fait notre devoir. »
La bataille de Camerone vient d’entrer dans la légende.
Rien, pourtant, ne prédisposait cette journée du 30 avril 1863, à devenir l’épisode le plus glorieux de la Légion Etrangère et de l’Armée française. Les troupes du
Corps Expéditionnaire français au Mexique, sous les ordres du Général Elie Forey, ont mis le siège à la ville de Puebla, site d’un humiliant échec l’année précédente, dans la tentative de
Napoléon III pour établir au Mexique un gouvernement fantoche sous protection française. Pour briser l’encerclement de Puebla, les troupes mexicaines fidèles au Président Juarez s’en prennent aux
convois qui ravitaillent les positions françaises et qui viennent du port de Veracruz. Le 29 avril, un convoi transportant vivres, munitions, équipements de siège et surtout trois millions de
francs en numéraire, quitte Veracruz vers Puebla. Ce convoi est bien sûr très convoité par les Mexicains et très précieux pour les français. Lorsque le Colonel Jeannigros, qui commande le
Régiment Etranger, reçoit des renseignements sur une embuscade que prépare le Colonel Milan, de la Cavalerie Juariste, il décide d’envoyer sa 3ème Compagnie en reconnaissance vers Palo Verde avec
mission d’y rencontrer le convoi et de l’escorter. Mais la 3ème Compagnie du Régiment Etranger, pour le moment, n’a pas de commandant ni d’officiers. C’est le Capitaine Danjou,
l’adjudant-major du Régiment, qui se porte volontaire pour la commander. Il est renforcé par le Sous-lieutenant Vilain, officier payeur et par le Sous-lieutenant Maudet, le porte
-drapeau du Régiment.
Jean Danjou est déjà une légende dans la Légion. Dix ans auparavant, lors d’une mission de reconnaissance et de topographie dans le désert algérien, son fusil, un
mousquet à poudre qui se charge par le canon, explose et déchiquette sa main gauche et lui causera l’amputation. Un accident comme celui-là aurait mis fin à la carrière de tout militaire mais
Danjou n’est pas comme tout le monde. Il se fait confectionner une prothèse articulée de grande qualité en bois et, à force de travail, apprend à s’en servir comme d’une main valide. Sa
virtuosité avec une main artificielle force l’admiration mais il se distingue aussi par son courage, sa vaillance et, déjà, par sa détermination sans faille, notamment au siège de Sebastopol,
pendant l’éprouvant guerre de Crimée. Jean Danjou est un homme qui en impose par son courage et son mérite, qui ne renonce jamais et qui devient, par la force de son caractère, l’exemple même de
l’officier de Légion Etrangère.
Rassemblée à une heure du matin à Chiquihuite, la compagnie se met en marche. La compagnie fait
halte à Paso del Macho ou se trouve l’unité du Capitaine Saussier. Saussier propose à Danjou de renforcer sa compagnie, mais Danjou a une foi inébranlable en la qualité de ses hommes et refuse
d’affaiblir le poste du Paso del Macho. Il se remet en route et atteint Palo Verde vers sept heures du matin. Alors qu’ils s’apprêtent à faire du café, les légionnaires sont mis en alerte par
l’apparition de quelques cavaliers mexicains sur une crête toute proche. Ces cavaliers appartiennent à l’unité du Colonel Milan qui veut détruire l’escorte avant de s’emparer du convoi. Un
premier échange de tirs tue des cavaliers mexicains qui n’en deviennent que plus agressifs et plus nombreux. Le Capitaine Danjou prend rapidement conscience qu’il est en infériorité numérique
mais qu’il doit faire son maximum pour accrocher les Mexicains et les empêcher de se reporter sur le convoi. Il entame alors une retraite ordonnée vers un groupe de maisons, au lieu dit
Camaron.
Les mexicains les pressent et les harcèlent et les légionnaires sont contraints à deux reprises de former un carré pour briser les charges des cavaliers de Milan.
Parvenu sur place, il décide de se fixer dans une hacienda qui servira de place forte et sera plus facile à défendre.
S’ils décident de combattre, Danjou et ses hommes sont d’ores et déjà parfaitement conscients
qu’ils n’en réchapperont pas. Les cavaliers ennemis sont de plus en plus nombreux et sont rejoints par des fantassins qui commencent à encercler l’hacienda. Aucun renfort n’est à espérer, puisque
ceux-ci iront escorter le convoi. Ils le savent, et c’est toute l’admirable détermination de ces hommes, ils devront mourir, le plus lentement possible et en tuant le maximum d’ennemis pour les
garder loin du convoi, mais ils devront mourir, de façon inévitable. Mais il n’y a pas d’hésitation, de mélo-drame ou de trémolos dans la voix. Peut-être les plus instruits pensent-ils aux
derniers carrés des Grognards à Waterloo mais ils n’en tirent sans doute que davantage de fierté et c’est sans doute avec un sourire en coin qu’ils pensent aux « cartons » qu’ils vont
faire sur les troupes mexicaines avant de passer l’arme à gauche. Les mexicains, sûrs de leur victoire et de leur avantage tactique, proposent au Capitaine Danjou, par l’intermédiaire d’un
officier d’origine française, de se rendre. Au lieu de cela, Danjou jure de ne jamais poser les armes et demande à ses hommes de faire de même. Aucun d’eux n’hésite. Et alors que les mexicains
signifient qu’il ne sera fait aucun quartier, les français jurent de se battre jusqu’au bout. Ainsi liés par ce qui sera appelé le serment de Camerone, les légionnaires prennent leurs positions
pour défendre l’hacienda.
Sitôt sont-ils dans l’hacienda que la situation tourne mal. Leurs mulets, chargés des vivres et
des munitions, se sont enfuis et déjà, les mexicains se lancent à l’assaut du corps de ferme de l’hacienda. Les combats passent au corps à corps dans les pièces de l’étage, tandis que le gros de
la compagnie s’établit au rez-de-chaussée. A 11 heures, le Capitaine Danjou traverse la cour pour inspecter les défenses à l’entrée de l’hacienda. Mais une balle l’atteint au cœur et il
s’effondre. Fidèles au serment qu’ils ont fait avec leur Capitaine exemplaire, les légionnaires ne s’émeuvent que très peu et continuent à se battre avec acharnement. Les pertes mexicaines sont
déjà lourdes et atteignent presque la centaine d’hommes. Le Sous-lieutenant Vilain prend alors le commandement et insuffle lui aussi une détermination d’acier à ses hommes. L’infanterie mexicaine
passe à l’assaut massif sur l’hacienda mais les tirs des légionnaires sont d’une redoutable efficacité, faite de précision et de coordination. Leur entraînement éprouvant, marque de fabrique de
la Légion jusqu’à nos jours, porte ses fruits, surtout dans la rapidité de rechargement de leurs armes. La première ligne française est trop forte et les mexicains n’osent plus l’affronter de
front. Ils essaient alors de passer par les fenêtres et tirent même depuis le premier étage, à travers le plancher.
A 14 heures, les légionnaires se redéploient dans une grange. Déjà limités en munitions, ils
récupèrent l’équipement des blessés et des morts qui s’amoncellent autour d’eux. La faim et la soif prennent en étau les légionnaires qui, pourtant, ne ralentissent ni leurs tirs ni leurs
efforts. Plus la situation s’aggrave pour eux, plus leur détermination s’affirme. Plus d’une centaine de mexicains sont maintenant morts et blessés et l’énervement des soldats et des officiers
mexicains se fait sentir. Incapables de se mesurer frontalement aux français, les mexicains creusent des brèches dans les murs de la grange pour abattre les français, mais sont accueillis par de
violents coups de baïonnettes. Certains soldats allument des feux de paille pour enfumer les français mais ceci ne semble rien changer pour eux et, au contraire, gênent leurs camarades mexicains
que les français sabrent ou passent à la baïonnette sans hésitations dès qu’ils s’aventurent trop près de leurs défenses. Peu après, le Sous-lieutenant Vilain succombe à son tour et le
Sous-lieutenant Maudet prend le commandement.
Il est 16 heures lorsque le Colonel Milan, exaspéré, lance un assaut général qui échoue mais
réduit les français à une douzaine. Emporté par cet élan, Milan relance ses hommes démoralisés et réduit à nouveau les français. Les mexicains comptent près de trois cent morts et ne se rendent
pas compte qu’il ne reste face à eux qu’une petite poignée d’hommes. Et ces derniers vont combattre encore une heure, ne gaspillant pas une balle, jusqu’au bout, jusqu’à ce dernier assaut, la
dernière charge des Légionnaires de Camerone, à cinq contre trois mille.
Lorsque le Colonel Milan rencontre les derniers défenseurs de l’hacienda, ils ne sont plus que
trois à tenir debout et c’est avec une stupeur admirative qu’il se rend compte de la valeur des hommes qu’il a en face de lui. Les trois légionnaires ont conservé leurs armes et leur équipement
et ils ont la mine fière et haute malgré l’épuisement du combat et de la chaleur. Le combat terminé, c’est l’admiration qui prend le dessus des officiers mexicains qui ont la sensation d’avoir
participé à un moment historique. Leur admiration est telle que l’un d’entre eux abat l’un de ses propres hommes qui, par l’énervement du combat, voulait achever les survivants.
Dès l’annonce de la Bataille de Camerone et de son issue, la légende prit sa place. Si la
bataille fut tactiquement une défaite, par l’anéantissement d’une compagnie française, ce fut une victoire stratégique qui permit de fixer les mexicains sur une petite unité et de les empêcher de
s’en prendre au convoi qui participa à la chute de Puebla. Trois mille hommes furent ainsi tenus en respect par soixante-cinq, dans des conditions entièrement défavorables. Ou presque…
Les conditions dans lesquelles combattirent les français étaient toutes contre eux et pourtant,
ils parvinrent à combattre pendant 11 heures et à mettre hors de combat plus de trois fois leur nombre. Ils avaient donc bien un avantage tactique en leur faveur, un avantage que les mexicains
n’ont pas pu mesurer et face auquel ils étaient démunis. L’avantage des français était qu’ils étaient de la Légion Etrangère. Leur nature même de légionnaires est très certainement l’avantage
tactique qui leur permit de combattre de cette manière. Ce postulat pourrait n’être qu’une flatterie intellectuelle ou une emphase lyrique s’il n’était confirmé par l’histoire de la Légion
Etrangère depuis 1863. Qu’il nous suffise de citer le Régiment de Marche de la Légion Etrangère en 1915, la bataille de Narvik en 1940, la bataille de Bir Hakeim en 1943, la bataille de Dien Bien
Phu en 1954 ou l’opération sur Kolwezi en 1978 pour justifier qu’il existe, dans la Légion Etrangère, une force particulière, une capacité à extraire le meilleur de la détermination et du courage
humain.
Et c’est bien à Camerone, le Camaron mal orthographié par un sombre secrétaire, qu’il faut aller
pour trouver et tenter de comprendre cette incroyable combativité, enviée par de nombreuses nations et qui fut reconnue par le colonel Cambas, lorsqu’il répondit aux conditions de reddition
énoncées par le Caporal Maine : « On ne refuse rien à des hommes comme vous ! » Un exemple de courage, de détermination, de panache et de sacrifice qui, loin d’être célébré
seulement par la Légion Etrangère, devrait être célébré par l’ensemble des forces françaises et surtout, devrait être médité par notre Nation toute entière !
Tim Larribau,
avec une pensée pour un autre Légionnaire d'exception qui m'a "initié" à la Légion, le Général de Brigade Michel Yakovleff, ancien chef de corps du 1er Régiment
Etranger de Cavalerie. Merci, mon Général.
Ceci est la réédition d'un texte publié l'an dernier à la même époque. J'estime important de retrouver et de conserver le véritable
sens de Noël. Ceci est ma contribution.
Quand j’étais petit garçon, que ce soit dans les neiges somptueuses des contreforts des Rocheuses canadiennes
et américaines, ou le froid humide de la plaine béarnaise du Gave de Pau, face aux majestueuses Pyrénées, la fin du mois de décembre prenait une ambiance musicale bien particulière. Blotti près
de la cheminée avec mes frères et sœurs et mes parents, j’avais l’esprit bercé par les douces mélodies de ce que l’on appelle en Amérique les « Christmas Carols ». On pourrait traduire
ce terme par « Carillons de Noel » et effectivement, cela traduirait bien l’ambiance sonore qui a accompagné tous les Noëls de mon enfance. Douces et paisibles, ces mélodies sonnent
comme de petits carillons et font immédiatement penser à l’ambiance de Noël, la neige, les traîneaux, les cadeaux et surtout la paix qui semble se poser sur le monde, comme une trêve tacite entre
tous les imbéciles qui pourrissent la vie quotidienne le reste de l’année. Ainsi, avec comme toile de fond la barrière infranchissable et hautaines des Rocheuses, j’ai fait sonner ma voix de
petit garçon sur des airs comme ceux de « Frosty the Snowman », « Rudolph the Red Nose Reindeer », histoire touchante du reine mal-aimé de l’attelage du Père Noël, ou encore
« Jingle Bells » de notoriété mondiale. Quelle douceur que cette période de Noël, bénie des enfants dont les yeux scintillent autant que les guirlandes des sapins et dont les voix
tintent mieux que les cloches et clochettes des échoppes polaires du Père Noël. Bénie des parents aussi, d’ailleurs, parce qu’elle est l’époque ou le chantage au cadeau marche le mieux avec les
enfants turbulents ! Une période de paix, de beauté, de poésie et de fraternité s’instaure pour un mois sur au moins l’occident chrétien. Noël, indéniablement, reste gravé comme une période
de rêve dans les cœurs des enfants devenus grands.
On n’a aujourd’hui aucun mal, il est vrai, à imaginer tout ce que cette ambiance invoque, tant la machine de
guerre commerciale opportuniste d’une économie de consommation omniprésente nous abreuve de tous les codes visuels, sonores et gustatifs relatifs à la période de Noël. Pères Noël dans les centres
commerciaux ou accrochés à toutes les fenêtres, sapins gigantesques sur les places ou minuscules dans les appartements, guirlandes lumineuses dans toutes les rues, cadeaux et paquets partout,
promotions, opérations spéciales, remises exceptionnelles, livraisons gratuites à domicile, facilités de paiement sans frais, j’en passe et sans doute des meilleures ! Pas de doute, c’est
bien Noël, une période ou même les vautours et les hyènes du commerce de masse semblent devenir humains, presque sympathiques.
Devenu grand aujourd’hui, je m’aperçois que cela fait plusieurs années que je cours derrière l’esprit de Noël,
cet esprit qui m’enchantait tellement étant enfant et qui semble s’évaporer au fur et à mesure que les années s’accumulent sur moi. On me dit que c’est une fatalité, qu’il était temps que
j’arrête de croire au Père Noël, qu’il faut remettre les pieds sur terre, que ça reviendra un peu quand j’aurais des enfants, que je prendrais plaisir à « personnifier » le Père Noël
dans les yeux de mes enfants. Mouais… Je reste perplexe. J’ai quinze et bientôt seize neveux et nièces et cela fait pas loin de vingt ans que je vois des enfants et des cadeaux partout, chaque
matin de Noël.
Au fond, je sais ce qui me manque à Noël. Je sais ce qui, dans mon enfance, rendait ce moment merveilleux et
qui disparaît aujourd’hui. C’est l’un des rares avantages de l’adulte sur l’enfant, l’adulte analyse, réfléchit et comprend. Du moins en a-t-il théoriquement la capacité…
Quand j’étais un petit garçon, il y a un récit que mon papa et ma maman racontaient à tous les Noëls, et pas
seulement à Noël d’ailleurs. Mais Noël, au milieu de tous le fatras commercial et de la fête du Papa Noël, était le moment privilégié délibérément choisi par mes parents pour raconter cette
histoire. Cette histoire, que je conserve précieusement dans mon cœur comme un vieux parchemin portant la carte d’une cité merveilleuse, je vous la livre telle qu’elle existe dans un vieux livre
un peu oublié :
« En ce temps–là parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la
terre. Ce premier recensement eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie. Tous allaient se faire inscrire, chacun dans sa ville.
Joseph aussi monta de la Galilée, de la ville de Nazareth, pour se rendre en Judée, dans la
ville de David, appelée Bethlehem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David, afin de se faire inscrire avec Marie, sa fiancée, qui était enceinte.
Pendant qu’ils étaient là, le temps où Marie devait accoucher arriva, et elle enfanta son
fils premier–né. Elle l’emmaillota, et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie.
Il y avait, dans cette même contrée, des bergers qui passaient dans les champs les veilles de
la nuit pour garder leurs troupeaux. Et voici, un ange du Seigneur leur apparut, et la gloire du Seigneur resplendit autour d’eux. Ils furent saisis d’une grande frayeur. Mais l’ange leur
dit : Ne craignez point ; car je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera pour tout le peuple le sujet d’une grande joie: c’est qu’aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né
un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Et voici à quel signe vous le reconnaîtrez: vous trouverez un enfant emmailloté et couché dans une crèche.
Et soudain il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, louant Dieu et
disant: Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, Et paix sur la terre parmi les hommes qu’il agrée !
Lorsque les anges les
eurent quittés pour retourner au ciel, les bergers se dirent les uns aux autres : Allons jusqu’à Bethlehem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. Ils y
allèrent en hâte, et ils trouvèrent Marie et Joseph, et le petit enfant couché dans la crèche. Après l’avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été dit au sujet de ce petit
enfant.
Tous ceux qui les entendirent furent dans l’étonnement de ce que leur disaient les bergers.
Marie gardait toutes ces choses, et les repassait dans son cœur. Et les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, et qui était conforme à ce
qui leur avait été annoncé. »
Je perçois déjà les sourires narquois ou
gênés à la lecture de ce texte issu, je l’avoue volontiers, de la Bible.
Tiré du livre à la fois le plus aimé et le
plus haï, le plus imprimé et le plus détruit, le plus propagé et le plus interdit de l’histoire, voici donc le récit de la naissance de Jésus, le Christ. D’une admirable simplicité, le récit fait
mouche dans l’esprit de quiconque possède un minimum d’imagination. C’est sans doute pour cela qu’il est très aimé des enfants, moins des adultes et carrément pas des
intellectuels !
Bethlehem, petite ville au sud de Jérusalem,
en Palestine romaine, accueillant un couple d’anonymes, venus dans la juridiction dont ils dépendent pour être anonymement recensés et comptabilisés. On imagine ensuite aisément la scène. Venant
de Nazareth et après un long voyage, le couple cherche un toit pour la nuit. Toutes les auberges étaient-elles pleines, en cette période de recensement, ou bien ont-ils été victimes de l’idiotie
humaine, les galiléens étant méprisés du reste des israélites ? Tout ce que l’on sait, c’est qu’il n’y avait pas de place pour eux. Marie, enceinte et fatiguée du voyage, ne tarde pas à
ressentir des contractions. Il faut faire vite, et c’est sans doute avec l’œil sombre et la dent serrée que Joseph accepte en dernier ressort d’installer sa jeune épouse en travail dans une
étable ou une bergerie qu’une bonne âme aura accepté de prêter.
Lorsque le travail prend fin et que Marie prend son nouveau-né dans ses bras, le monde a changé d’aspect. Alors
que Joseph et elle le lavent, l’enveloppent dans une étoffe et le couchent dans une mangeoire à bestiaux, à quelque distance de là, le ciel s’embrase du spectacle inédit, exclusif et grandiose
(et gratuit, chose assez impensable à Noël !) du grand chœur de l’Armée céleste offrant son plus beau concert pour rendre les honneurs à l’arrivée du Sauveur. Quel spectacle proprement
hallucinant que ces légions défilant en rangs serrés devant des bergers médusés et des brebis pas en reste ! Le taux de crise cardiaque parmi les brebis ce soir là a du être colossal !
Et quel concert que les milliers de voix d’anges remplissant la nuit de leur chant puissant. Pensez donc avec quelle force et quelle fierté ces anges, grands guerriers devant l’Eternel ont du
vociférer leur hommage à leur Chef, entrant en lice pour la dernière bataille, celle pour laquelle, trente ans plus tard, ils piafferont d’impuissance et d’impatience alors que Jésus meurt
seul…
Pour l’heure, cependant, Jésus est un nouveau-né, frêle, faible, braillant. Ses cris de bébé ont sans doute
aiguillé les bergers vers lui, alors qu’ils cherchaient dans la nuit cette « bonne nouvelle » que les hérauts de Dieu leur avait annoncé. Quel contraste alors… On imagine sans peine le
regard de Joseph et de Marie, protecteur, heureux et émerveillé. Ils savent tous deux qui est l’enfant qui vient de naître mais peuvent-ils seulement réaliser ? Sans nul doute, l’arrivée des
bergers et leur récit incroyable leur aura rappelé, si besoin en était, que le monde n’était clairement plus le même : « […] aujourd’hui, dans la ville
de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. »
C’est alors que je m’aperçois,
au final, que je suis le seul responsable de la perte de l’esprit de Noël. Depuis combien de temps n’avais-je pas lu ce récit ? Trop longtemps visiblement, puisque je focalisais davantage
sur les Pères Noël et les zéros au chiffre d’affaires des marchands du temple et autres requins du marketing (Qui n’a pas son sapin 100% bio dont les aiguilles ne tombent
pas ?)
Il n’existe, je crois, qu’un
seul remède pour conserver l’esprit de Noël. Comme une vieille recette de cataplasme perdue depuis longtemps, je vous la livre telle que je me la suis administrée cette année.
Lisez encore une fois ce
récit, puis asseyez-vous sous un ciel étoilé, loin du bruit et de Jingle Bells. Fermez-les yeux et repensez aux bergers. Laissez infuser. Si vous n’êtes pas trop rouillés, vous ne devriez pas
attendre trop longtemps. Soudain, dans le lointain, vous entendez : «… Gloria …» Ca y est, vous y êtes. Ouvrez-les yeux, contemplez les étoiles. C’est votre cœur qui résonne.
« …Gloria, In excelsis Deo… »
J'ai longtemps hésité à m'exprimer sur l'embuscade de la vallée d'Uzbeen, en Afghanistan, celle qui a
vu la mort de dix soldats français et les blessures de vingt-cinq de plus. Depuis le 18 août 2008, date de cette dure embuscade, les propos et écrits en tout genre se bousculent au portillon
Franchement, j'ai eu le sentiment d'un torrent de fumier se déversant sur la mémoire des soldats tués et je n'ai pas eu envie d'y participer.
Ma grande soeur, quand j'étais plus jeune, m'a dit un jour que la meilleure façon de
réconforter une personne en deuil était d'aller s'asseoir près d'elle et de pleurer avec elle. A ma façon, dans mon coin, sans faire de bruit, j'ai pleuré avec les paras rescapés, leurs camarades
de régiments et leurs pauvres familles. N'aurait-on pas pu se taire et pleurer, tout simplement, avec ces familles meurtries ? N'aurait-on pas pu écouter ensemble l'horrible silence de ceux
qui ne sont plus là et prier pour ceux qui doivent continuer à vivre ?
J'ai détesté mon pays, ma nation depuis le 18 août. Dès le lendemain, les journaux
menaient le deuxième assaut sur ces hommes. Le pire des assauts : l'assaut des insultes, des injures, des sacs de fiente jetés sur les tombes... Avec Paris-Match en tête de peloton, comme
toujours dès qu'il s'agit de patauger dans la merde et de se gargariser de malheur, les journaux se ruaient pour participer aux pelletées d'opprobre jetées sur les dix soldats français qui ont
combattu jusqu'à la fin sur la route de Tag Ab. Mais le coup de grâce vient encore des hommes politiques, réunis en séance ronflante et confortable, sous les ors de la République et du Palais
Bourbon, protégés par davantage de Gardes Républicains qu'il n'y avait de Paras face aux talibans dans la vallée d'Uzbeen. Les dix hommes tombés là-bas ont du subir l'ultime injure de voir le
Parlement se réunir pour décider si eux et leurs camarades ne sont que des amateurs qu'il faut retirer du front. J'ai honte de mon pays, de ma nation depuis aujourd'hui.
Je ne vais pas faire la liste de toutes les opinions déplacées, hors sujet et
insultantes que j'ai entendues jusqu'ici. Je ne serais pas le relais de ces inepties. Pour essayer de décrire ma honte et mon dégoût de mon pays, ma nation depuis le 18 août, je vais juste
expliquer l'évolution de mes sentiments sur ces évènements au fil des jours.
Un jour du mois d'août, en allant au travail, j'allume mon autoradio et j'entends
sur France Info que dix soldats français ont été tués et vingt-cinq autres blessés dans une embuscade en Afghanistan. Mon premier sentiment, je le dis sans honte, a été la peur. Ayant une grande
imagination, j'ai rapidement imaginé une embuscade, la violence des combats, les hommes qui tombent les uns après les autres, le bruit, les cris, les tirs, les explosions, la poussière, la fumée,
la chaleur, la peur, la douleur. Durant toute la journée, j'ai été un peu sous le choc de ma propre imagination. Dix morts et vingt-cinq blessés. Les médias parlent d'un bilan « lourd »
et j'ai des mimiques d'agacement quand j'entends ça. Un seul homme tué, c'est déjà un bilan « lourd », un seul blessé au combat, c'est déjà un drame. Dix morts et vingt-cinq blessés,
humainement, ce n'est pas un bilan lourd, c'est un gouffre effrayant !
Au retour du travail, la radio donne davantage de détails. Ce sont des
parachutistes. Deuxième choc pour moi, mes deux frères aînés ont fait leur service militaire chez les paras. J'en ai développé une admiration très enfantine pour les bérets rouges. L'un était au
1er Régiment de Chasseurs Parachutistes (1er RCP), l'autre au 6ème Régiment Parachutiste d'Infanterie de Marine (6ème RPIMA). La radio poursuit. Les
paras appartenaient en grande majorité au 8ème RPIMA. Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec mes frères et c'est une grande tristesse qui me saisit, mêlée d'une envie de
remonter le temps pour que cet évènement n'ait pas eu lieu.
Le lendemain, de retour au travail, mes yeux se fixent malgré moi sur les journaux.
Les polémiques commencent déjà. Libération montre une rangée de parachutistes en tenue de parade et titre en gros caractère « Faut-il partir ? » Incompréhension. Je suis sidéré
face à la vitesse de réflexion des journalistes. Les autres journaux sont peut-être plus nuancés, mais la vérole couve. La classe journalistique a déjà fait son deuil des hommes tombés, si elle a
jamais ressenti quelque chose d'humain dans cette affaire, et a flairé le bon filon pour lancer de beaux bâtons dans les roues des politiques, Monsieur le Président de la République en tête. Je
n'en reviens pas. Les circonstances de l'embuscade ne sont pas encore claires et les informations filtrent lentement mais les journalistes, relayés par une frange, devrais-je dire une fange, de
politiciens mettent déjà le bilan de l'embuscade sur le dos de leur ennemi chéri et juré, Nicolas Sarkozy. La colère monte alors d'un coup, à l'étonnement embarrassé de mes collègues et je
brandis Libération rageusement en fulminant sur la belle victoire médiatique offerte sur un plateau aux Talibans.
La suite n'est qu'une succession de tristesse, de dégoût et de honte. La prétendue
élite de ce pays, hommes politiques et journalistes, ne se fait pas prier pour lancer son venin politicien dans la blessure ouverte de la nation. Sarkozy a renforcé les troupes françaises en
Afghanistan et cette embuscade est présentée comme la riposte des Talibans à la « nouvelle politique pro-Bush de Sarkozy ». Exit les soldats morts, ouste les blessés, fi des familles
éplorées, il faut lancer un nouvel assaut politique contre Sarkozy. Bien sûr, on fera parler les familles mais uniquement pour qu'elles critiquent Sarkozy. La densité émotionnelle n'en sera que
plus grande !
Le dégoût devient de la nausée lorsqu'un journaliste excite la douleur d'une jeune
veuve qui tombe dans le piège du scélérat qui l'interroge et déclare qu'elle refuse de rencontrer Sarkozy qui a tué son mari ! Cette pauvre femme, jeune et déjà veuve, que je plains de tout
mon cœur, a le droit, elle, d'en vouloir au Chef des Armées. Personne ne peut lui enlever le droit d'en vouloir à celui qui a la responsabilité des troupes. Devant cette douleur, on ne peut que
se taire. Mais le journaliste qui recueille ce cri de douleur et s'en sert pour affaiblir politiquement le Président se comporte comme une ordure de la pire espèce !
Ensuite vient l'épisode des rumeurs horribles d'égorgements, de décapitation et
cette idée détestable que des soldats français ont pu être exécutés comme certains otages en Irak, dans des conditions totalement dégradantes et inhumaines. Et cette idée ne fait que renforcer le
sentiment Anti-Sarkozy chez nos politiques et journaleux que le courage et la fierté etouffe, alors que cette même idée me remplit, pour ma part d'une fureur vengeresse...
Et je crois que l'on a touché le fond deux semaines plus tard, lorsque Paris-Match
publie les photos et une interview de Talibans qui ont attaqué les français et ont volé du matériel sur les corps de nos soldats. Jusqu'à la montre de l'un des soldats ! Et les journalistes
se plient à un simulacre parfaitement nauséabond de compassion, lorsque le taliban leur remet la montre, « pour la famille du soldat ». En d'autres temps, un reportage du même genre
aurait été appelé « intelligence avec l'ennemi » et tout se serait terminé dans les fossés du Fort de Vincennes ! Mais nous sommes dans une époque moderne ou l'on peut aller, en
toute bonne conscience, forniquer moralement avec un ennemi abject, au nom fumeux du droit à l'information et de la liberté de la presse....
Le 22 septembre 2008, les groupes de gauche de l'Assemblée Nationale votaient contre
le maintien des troupes en Afghanistan. Le sinistre Noël Mamère réclamant même, avec force une Bérésina Afghane, un Waterloo de Kaboul et un Montoire de Kandahar !
Au milieu de tout cette porcherie politique et médiatique, j'ai haï mon pays, ma
nation, en me demandant franchement si j'en faisais partie.
Mais oui, j'en fais partie et je suis même officier de réserve d'une République ou
certains montent à la tribune du Parlement pour réclamer que l'on jette la honte et un déshonneur définitif sur les troupes françaises héritières de Valmy, de Verdun, de la Ligne Maginot et de
Dien Bien Phu. Quelle belle invention que la démocratie ou même les imbéciles, les lâches et les promoteurs d'une forme de prostitution morale peuvent s'exprimer, défendre leurs idées, briguer
des suffrages et prétendre représenter le peuple ! Comme dit mon père, quelque soit la façon dont on classe les gens, il y a toujours la même proportion d'imbéciles et j'imagine qu'il faut
aussi des imbéciles heureux pour les représenter...
On pourrait argumenter pendant des heures sur ce drame qui a conduit à la mort de
dix soldats français. On pourrait trouver à redire à beaucoup de choses, surtout sur l'équipement des troupes et sur les choix de matériels effectués en haut lieu. On pourrait objecter sur la
préparation de l'opération, sur les délais de réaction des forces de soutien, etc. En tant qu'officier, même réserviste, je me sens interpellé à une réflexion accrue.
Ben oui, contrairement à ce que ce texte pourrait laisser paraître, je ne me fais
absolument pas l'avocat d'une confiance aveugle dans l'Etat-major des Armées, dans la stratégie et les tactiques employées en Afghanistan. Pour tout dire, pour ce que je connais du conflit, je
suis frustré de la posture relativement défensive qui est celle des troupes de l'OTAN qui, au fond, subissent plus qu'elles n'initient. Certes, leurs ripostes sont massives et coûtent cher aux
Talibans mais j'ai tout de même le sentiment que l'initiative est repassée dans le camp des Talibans. Pourtant, les troupes françaises, en Indochine et en Algérie ont été confrontées à des
combats de guérilla proche de ce qu'elles peuvent vivre en Afghanistan et il est fortement à regretter que les leçons apprises des désastres indochinois, tels que la RC 4 ou Dien Bien Phu, ainsi
que les tactiques victorieuses mises au point en Algérie (dans le cas des tactiques militaires proprement dites et non pas de la recherche de renseignement basée sur la torture, bien entendu), ne
soient pas davantage mises à profit dans la stratégie générale et les tactiques d'engagements contre les talibans. En Algérie, l'association entre appui aérien rapproché, commandos héliportés et
commandos de chasse infiltrés fut d'une efficacité redoutable et même effrayante contre les bandes de fellaghas. Je regrette aussi, à titre personnel, que l'état-major français s'accroche quelque
peu à une forme « d'exception culturelle » en matière de combat et rechigne, là encore pour des raisons politicardes et politiquement correct, à s'imprégner de l'expérience recueillie
par les alliés plus durement engagés depuis 2001 comme les britanniques, les canadiens ou les américains. Il serait bon pour l'armée française en général de mettre de côté la fierté et d'accepter
d'apprendre de nos alliés dans les domaines ou ils ont davantage d'expérience récente que nous. Ainsi, les théories du Général David Petraeus et les succès américains qui en découlent en Irak
devraient devenir une école très importante pour les troupes françaises. Après tout, la puissance militaire américaine repose en grande partie sur ce qu'elle a appris en essayant d'imiter les
européens, pendant la guerre de Sécession, par exemple, et surtout en se battant à leurs côtés, comme par exemple en 1917-1918 ou l'armée américaine du Général Pershing a été presque entièrement
façonnée par les français, profitant de toute l'expérience française de 1914-1917 mais aussi de son passé stratégique et de ses doctrines.
Cette réflexion et cette évolution est nécessaire, afin d'éviter de répéter des
erreurs passées et d'éviter de s'enfermer dans des dogmes éculés, comme en 1914 ou en 1940, mais elle ne doit pas devenir un prétexte pour rabaisser nos troupes, minimiser leur expérience
existante, mépriser leur entraînement et outrager leur qualité.
Dans l'embuscade de la vallée d'Uzbeen, les troupes françaises ont perdu dix hommes
et vingt-cinq autres ont été mis hors de combat, mais il faut aussi savoir que les Talibans ont perdu plus du triple des morts français et un nombre équivalent de blessés. Les néophytes
pourraient penser qu'ils s'agit donc d'un « match nul », mais lorsque on connaît le caractère meurtrier d'une embuscade comme celle là et ses caractéristiques tactiques, donnant à
l'assaillant une supériorité écrasante quelque soit son effectif, il ressort que le bilan est très sévère pour les talibans et minime pour les français. En effet, une embuscade dans un col de
montagne est une situation idéale pour faire un maximum de victimes à l'ennemi. Les voies se resserrent et les soldats sont géographiquement obligés de se rapprocher les uns des autres. Ils
terminent une ascension et peuvent donc être un peu fatigués. Ils sont en contrebas par rapport à l'assaillant et peuvent donc être éblouis par le soleil en levant la tête. La disposition étroite
des lieux limite l'utilisation des grenades et autre explosifs et réduit considérablement les possibilités d'appui, que ce soit d'artillerie ou d'aviation. La situation est idéale pour
l'assaillant et il est très facile, pour un petit groupe entraîné, bien armé et motivé de détruire complètement une unité ennemie bien plus nombreuse dans une embuscade de ce type.
Les paras français se sont donc même bien tirés de cet engagement et il est évident
que l'entraînement et la qualité individuelle des français n'est absolument pas à remettre en cause. Bien au contraire, nos hommes se sont distingués dans un combat extrêmement mal engagé pour
eux, dans la grande tradition de l'Armée française, comme à Camerone, sur la Marne ou sur la ligne Gustav. C'est là, dans cette combativité exemplaire des soldats français, dans ce courage
acharné des marsouins parachutistes, dans cette volonté française de mourir et de ne pas se rendre, telle la Garde Impériale de l'Empereur que je retrouve la dignité et l'honneur de mon pays, ma
nation. Plus que jamais, les paras ont fait honneur à leur devise « Etre et Durer », y compris sous les balles des Talibans.
Il aurait été bon que la nation entière, unie derrière ses courageux paras, puisse
elle aussi être, être une nation forte et courageuse qui ne vacille pas de frayeur sous la menace d'un voile ou de quelques illuminés, et qu'elle puisse durer, durer dans ses valeurs et dans
son engagement pour la liberté, l'égalité et la fraternité des hommes, quelque soit leur race, leur couleur, leur religion ou leur nationalité. Un bon tiers de l'Assemblée nationale a quand même
cru bon d'insulter les soldats français et leurs camarades morts au combat en insinuant qu'ils ne pouvaient pas tenir le choc et qu'ils ne servaient à rien. Il faut croire qu'être idiot et durer
dans l'idiotie est naturel chez certains... Heureusement, il reste encore une petite majorité qui comprend qu'il faut poursuivre l'effort, l'intensifier et l'améliorer et cette petite majorité a
accordé davantage de moyens aux troupes françaises engagées.
Ainsi, la mort des dix soldats français pourra « Etre », être le prix
douloureux d'une liberté chèrement acquise et très chèrement défendue et être l'exemple d'un courage et d'un sens admirable du devoir effectué jusqu'au bout, et pourra « Durer », durer
dans nos mémoires et dans nos coeurs comme le triste dénouement de vies trop tôt arrachées dans une inhospitalière vallée afghane, un sombre jour d'août 2008.
Messieurs les Paras de l'Uzbeen, vous qui avez trouvé ce qui ne peut venir que de
soi, recevez les humbles respects et le timide salut d'un homme qui vous admire et vous regrette.
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